La sage femme et l’enfant

MON CADEAU DE NOEL 

Hors d’haleine, Mathias, le fils de l’aubergiste pénétra sans prendre la peine de frapper chez Rachel, la Sage-femme, et s’appuya nonchalamment au chambranle pour reprendre son souffle. Un éclair de malice illumina ses yeux noirs.

 

«Shalom Rachel ! Mon père te demande. Une jeune femme va accoucher. Il l’a installée avec son mari dans l’étable de l’auberge… Dépêche-toi, le futur papa a l’air un peu perdu…»

Et le jeune homme de tourner les talons…

J’ai confié Nathan, mon dernier né, à ma voisine Sarah et me suis hâtée de rassembler un peu de matériel : une bassine en bois d’olivier, quelques carrés de coton d’Égypte, un pot d’onguent et un flacon de sel. Puis, j’ai pris mon courage à deux mains : il fait bien froid ce soir.
La bise mordante qui souffle du désert balaie le ciel irisé de trainées roses et bleues.

Ma mule chargée, je rajuste mon châle et m’engage sur le chemin qui mène au centre de Bethléem.
Avec un peu de chance, je serai de retour dans quelques heures.

 

A l’entrée de l’étable, un homme de forte stature, d’une trentaine d’années, fait les cent pas. Lorsqu’il m’aperçoit, il s’élance vers moi.
«Béni soit le Seigneur, merci d’être venue. Je suis Joseph, fils de Héli. Nous sommes arrivés cet après-midi pour nous faire recenser. Nous venons de Nazareth. Marie, ma femme vient d’être prise des douleurs…»
Sa voix chaude se brise sous l’effet de l’émotion.

 

A la lumière d’une lampe, nous progressons dans l’étable. Une odeur âcre chatouille mes narines. Le sol jonché d’herbes fraiches étouffe le bruit de nos pas. Et soudain je la vois : petite forme tordue de souffrance, allongée sur la couverture de fortune. Un carré d’étoffe clair a été posé sous sa tête. Son voile a glissé et libère ses cheveux noirs geai.

«Shalom, je suis Rachel, la sage-femme, tu es Marie? C’est ton premier ?».
Les pupilles de Marie se sont dilatées sous l’effet de la douleur ou de la surprise. Dans un souffle, elle a répondu oui puis elle a rejeté sa belle tête en arrière, toute à sa peine.
Son cri et celui de l’enfant ont explosé et au même instant la lumière de la lampe a vacillé projetant une ombre fantasmagorique sur le mur décrépi. Puis la flamme s’est élevé de nouveau, plus belle, plus claire…

«C’est un garçon !»
«Je sais.» a murmuré Marie.
Joseph s’est approché et se penche sur son fils.
«Nous l’appellerons Jésus».

 

Le petit garçon a été lavé, frotté et je l’ai donné à sa mère qui l’a emmailloté et couché près d’elle, dans la mangeoire, son berceau de fortune. Ses yeux sont grand ouverts et ses petits poings livrent déjà bataille.
J’ai donné quelques conseils aux parents et reçu avec reconnaissance, les deux piécettes que Joseph, les yeux humides, a glissées dans ma main. «C’est tout ce que nous possédons, j’espère que cela pourvoira à votre dérangement. Que l’Éternel vous bénisse !».

J’ai ramassé le baquet souillé, les linges sanglants. J’ai hâte de retrouver mon foyer et de serrer Nathan contre mon cœur. Dehors, la nuit est d’encre. Au loin, sur la route qui passe devant l’auberge, je perçois un brouhaha… Il semble qu’un groupe de bergers soient descendus de la montagne. Ils parlent très fort et semblent tout excités. Ils cherchent un enfant, un roi… Encore des hommes pris de vin doux !
J’ai haussé les épaules et levé les yeux au ciel.

 

Une étoile s’est levée. Je suis née à Bethléem et je n’ai jamais vu une telle splendeur. Je frissonne. J’ai bien travaillé. La mère et le petit enfant vont dormir paisiblement. Demain, sans doute, trouveront-ils un abri décent..

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MATTHIEU 2.14/19
« Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethlehem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages. » « Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte. Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète: J’ai appelé mon fils hors d’Égypte.
Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète : On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations: Rachel pleure ses enfants, Et n’a pas voulu être consolée, Parce qu’ils ne sont plus. »

 

Le soldat a franchi ma porte.
Sur son bouclier sont gravés les insignes du Roi Hérode. En deux enjambées, il s’est précipité vers la couche où mon Nathan sommeille paisiblement. Avant même que je ne puisse comprendre, il a levé un bras velu où scintille un large bracelet d’argent et de son glaive a percé le cœur de mon enfant.

 

Un cri a jailli dans la nuit. Le mien sans doute…
Pourquoi ?

«Heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés».
Le jeune rabbi déplace les foules. Il parle sur les montagnes, près des rives du Jourdain, dans nos synagogues et redonne espoir aux malheureux. Je l’ai aperçu de loin. Il vient de Nazareth et on le nomme Jésus, fils de Joseph. Il y a très longtemps, j’ai donné naissance à un petit enfant qui doit avoir son âge aujourd’hui ; son père se prénommait Joseph… Peut-être est-ce un hasard ? Ces prénoms sont si fréquents parmi les fils d’Israël…

 

Je n’ai jamais pu me remettre de la mort de Nathan. Rongée par la souffrance, j’ai peu à peu perdu confiance dans mes capacités et mon activité professionnelle s’est bien ralentie. Je dispose de peu pour vivre. Surtout depuis la mort de mon mari. Pourtant, cette année encore, je suis montée à Jérusalem pour donner mon offrande au temple. Car je veux malgré tout me réjouir dans le Saint d’Israël. N’a-t-il pas promis qu’il nous arracherait à nos misères ?

D’une main tremblante, j’ai glissé mes deux petites pièces dans le tronc. C’est peu, je sais.
En remontant l’allée, j’ai croisé le regard méprisant d’un enseignant de la Loi.
Puis je l’ai vu assis près du tronc.

Son regard saturé d’un amour que je n’avais jamais rencontré m’a enveloppé et il m’a souri. Baignée d’une douce chaleur, j’ai senti la vieille douleur qui écrasait mon cœur lâcher prise.

Dieu a entendu ma prière.
Enfin !

 

Aujourd’hui j’ai rencontré mon Messie.

Luc 2-2/7
Luc 3-23
Matthieu 2-16/18
Marc 12 -41/44 – Luc 21-1/4

 

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